Alerte à la chirurgie : cette surprenante raison pour laquelle les étudiants d’aujourd’hui font preuve de nettement moins de dextérité que leurs prédécesseurs

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Roger Kneebone, professeur d’éducation chirurgicale à l’Imperial College de Londres, a déclaré que les futurs chirurgiens britanniques ont si peu d’expérience manuelle qu’ils ont des difficultés à exercer concrètement la chirurgie.

Atlantico : Roger Kneebone, professeur d’éducation chirurgicale à l’Imperial College de Londres, a déclaré que les futurs chirurgiens britanniques ont si peu d’expérience manuelle qu’ils ont des difficultés à exercer concrètement la chirurgie. Le même constat s’applique-t-il aux futurs chirurgiens français ? Pourquoi ce manque de pratique ?

Guy-André Pelouze : C’est une question complexe car il faut faire la part des choses entre les différents facteurs qui peuvent influer sur la dextérité et la capacité technique des jeunes chirurgiens.

Toutefois beaucoup de chirurgiens séniors partagent ce point de vue. Pour autant la situation est différente d’un pays à un autre même si il existe des facteurs qui se retrouvent dans tous les pays développés.

Tout d’abord la dextérité et la capacité technique sont elles un déterminant du résultat chirurgical?

Curieusement ce sujet n’a pas été abordé fréquemment. Peu d’études ont directement évalué les compétences techniques des chirurgiens et aucune, avant 2013, n’avait établi de lien entre le niveau de compétence technique en chirurgie et les résultats cliniques. Quand l’étude des liens entre performance technique et résultats de la chirurgie bariatrique de vingt centres du Michigan est parue elle n’a pas eu un écho à la hauteur des résultats. A l’aide d’un outil de mesure de la performance technique les auteurs démontrèrent qu’il existait une différence substantielle entre les capacités techniques des chirurgiens et que ceux qui avaient l’expertise technique la plus élevée avaient moins de complications (5,2% pour le quartile des meilleurs techniciens versus 14,5% pour le dernier quartile) (Figure N°1).

Ainsi, comme cela est généralement pressenti, tant par les médecins que les patients, il apparaît que la réponse à cette question est positive. En conséquence il faut accepter le fait que les chirurgiens sont de niveau différent et que toute tentative pour les rendre égaux est vouée à l’échec. Pire une telle politique conduirait à abaisser le niveau moyen en vertu du principe de régression à la moyenne (Daniel Kahneman Système 1 système 2, p 214 Flammarion 2011). Un objectif plus adapté est de créer une dynamique d’excellence et de cibler ceux qui sont dans le quartile inférieur de l’expertise technique.

Figure N°1. Relation entre l’évaluation sommaire de la compétence technique par les pairs et le taux de complications après ajustement du risque pour une dérivation gastrique laparoscopique. Chaque diamant dans le diagramme de dispersion représente l’un des 20 chirurgiens bariatriques en activité.

Deuxième question: mesure-t-on la dextérité et la capacité technique des chirurgiens pendant leur cursus et pour la délivrance du diplôme? En France et dans d’autres pays d’Europe la réponse est non même si des expériences sont conduites. Pour autant il y a un suivi en continu dans les évaluations de stage (chaque 6 mois pendant l’Internat) qui peuvent conduire à conseiller une réorientation ou même une interruption du cursus chirurgical. En Europe le diplôme européen (par exemple pour la chirurgie cardiovasculaire) que je recommande de passer à tout jeune chirurgien comprend un seuil minimum d’interventions réalisées comme premier opérateur. Combiné aux résultats postopératoires, au temps d’intervention et à la technique choisie il s’agit là d’une évaluation assez précise de la technicité. Par exemple un candidat qui réalise une intervention cardiaque ou vasculaire standard en un temps très long à la fois sur le plan du clampage de l’artère (interruption totale du flux) ou du temps total fait montre d’une technicité insuffisante… De même pour les temps opératoires d’une intervention de prothèse de hanche ou de genou, de prostatectomie ou de gastrectomie. Nous le constatons cette mesure est difficile mais elle est possible et devrait avoir un poids plus important dans l’évaluation. Or elle est actuellement sous estimée dans l’évaluation du chirurgien en formation au bénéfice de la connaissance théorique des données de la littérature qui fonde les indications. Le but de cette surévaluation théorique est de former des chirurgiens posant de bonnes indications au lieu de former uniquement des chirurgiens habiles techniciens.

Source :  atlantico.fr

Auteur de l’article : Pierre